La toile aux vanités : quelques histoires d'Andor Berki, peintre

La toile aux vanités : quelques histoires d'Andor Berki, peintre

Adam Biro, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Toute ma vie, j'ai lu des livres, conçu, écrit, édité des livres, emmagasiné des contenus. J'en ai acheté et vendu, et j'ai connu des gens par la lecture, par un livre qu'eux, ils étaient en train de lire, ou moi. Dans le métro, dans le train, au café. Je suis un homme-livre, et je ne regrette rien.

Quatrième de couverture

Le peintre et homme d'affaires Andor Berki remémore dans ce recueil de nouvelles avec sa modestie proverbiale les célébrités qu'il a rencontrées et qui l'ont marqué, façonné : Rembrandt, Vermeer, Monet, Ataturk, Chariot, Dons Day, le Membre ou Dieu. Au passage, il raconte comment il a amassé son immense fortune et l'usage qu'il en a fait.
Et la fin du volume reprend l'étude sémio-linguistique du début : comment se rendre à Tours, à Romorantin ou dans le Vercors en dépit de l'obstruction de l'invisible préposée numérique assise dans le répondeur de la SNCF qui ne comprend pas les r tels qu'on les roule en Hongrie.

Adam Biro est éditeur de livres d'art et écrivain. Son dernier ouvrage paru à La Chambre d'échos, écrit avec Karin Biro-Thierbach, est la relation d'un voyage douloureux dans l'ancienne Prusse orientale, Toi et moi je t'accompagne.

La Chambre d'échos

Nouvelles, roman ou récit, la Chambre d'échos privilégie le livre comme espace de rencontres, virtuelles, certes, mais affectivement bien réelles. Et l'auteur comme l'interprète, le délégataire de sensibilités particulières, indépendantes, voire incontrôlables. Il s'adresse intimement à chaque lecteur. Il est l'une de ses multiples voix.

Extrait de La toile aux vanités : quelques histoires d'Andor Berki, peintre

De l'accent

Je suis en Touraine, je veux rentrer à Paris en passant par Tours. En effet, j'expose à mon tour au musée de Tours, et j'ai promis d'y faire un tour.

Subtil jeu de mots inédit pour montrer ma maîtrise du français, mon degré d'intégration et mon humour ravageur.

Pour avoir l'horaire des trains, j'appelle un numéro à quatre chiffres, mystérieux, kabbalistique ; il commence par 3.

Tous ces chiffres miraculeux qui vous donnent le montant de votre déficit bancaire, qui vous mettent en contact avec la préposée polie et totalement incompétente de bouygue-alice-esseffer-orange-free-neuf-qui-dit-mieux, avec le fonctionnaire désabusé de l'EDF, avec la dame grossière de la poste, avec le monsieur hostile de la Sécu, avec les renseignements sur l'état des prisons commencent toujours par 3.

L'inatteignable SNCF fait beaucoup mieux.
Avez-vous remarqué que plus personne ne travaille dans les bureaux de la SNCF ? Que c'est une entreprise fantôme qui n'a plus de bureaux et plus d'employés ? Que tout le personnel est sur les rails - où ils font grève ? Que vous avez beau téléphoner, faire le 3 quelque chose, c'est toujours une gentille voix d'ordinateur qui vous dit de taper 1 si vous voulez connaître l'horaire des trains de Moscou à Irkoutsk, 2 pour démasquer l'inconnu de l'Orient Express, 3 pour assister Gabin dans la loco de La Bête humaine, 4 pour lutter avec Burt Lancaster contre l'occupant dans le Train, 5 pour deviner Monet dans la fumée des locomotives de la gare Saint-Lazare et ainsi de suite jusqu'à 69 ? Et vous vous attrapez à regretter la vraie voix de la mignonne préposée incompétente d'alice-laissetoifer-bouyetoncul-ou-range-etc, du fonctionnaire grossier de l'EDF, de la dame désabusée de la Poste, du monsieur valétudinaire de la Sécu, de la gamine qui vous renseigne sur les heures d'ouverture des maisons closes. À la SNCF, il n'y a que des ordinateurs. C'est moins cher, et nous restons entre nous. Entre robots. Le PDG, lui, quand il ne présente pas la météo à la télé, joue à la belote avec les grévistes sur les rails.

À propos, hors propos : avez-vous déjà été émus, vous aussi, par les manoeuvres mystérieuses des trains dans une gare la nuit ? Ils font cent mètres et ils s'arrêtent. Ils sifflent un petit coup timide, restent immobiles pendant des demi-heures, des heures, puis ils repartent dans l'autre sens pour s'immobiliser à nouveau. Avez-vous déjà vu ces wagons tagués, couverts de poussière sur des voies de garage ? Ils y restent des mois. Comme si on les avait abandonnés à jamais. Leur tristesse est infinie. Qui note dans une gare l'emplacement des wagons, les mouvements des trains fantômes ?Des bidons troués, des outils rouilles, des locomotives obsolètes ? Ce n'est point la désolation prévue, organisée des cimetières. C'est la mélancolie et le désordre de l'oubli. Pitié pour les trains abandonnés.