Fred Loram

Fred Loram

Thierry Moral, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Les livres occupent l'équivalent de quatre étagères pleines (bureau et maison compris), un long temps nocturne et diurne quand l'emploi du temps le permet et surtout une porte ouverte sur de multiples manières de raconter des histoires, chose qui me motive le pus depuis un bon bout de temps et encore pour longtemps.

Quatrième de couverture

Roman écrit sur les chapeaux de roues où l'on sent physiquement les semelles s'usant sur le macadam. Les phrases sont courtes, économes. Les dialogues brefs rendent compte du caractère taiseux et viril du personnage. Fred Loram est un être rare. Un dur. Pas un caïd, nuance. C'est un taiseux épris de liberté. Il aime avoir les coudées franches, se méfie des attaches, sentimentales, domestiques ou politiques. Au sortir de la prison, la société lui propose la «réinsertion» ? Il y a un serrer de trop dans réinsérer. Pas fait pour lui, ça !
Fred Loram est une sorte de «road roman anarchiste» qui mène le lecteur sur les pas de son héros, d'une presqu'île bretonne au Grand Nord, après quelques zigzags dans Paname.
Aventures explosives d'un activiste rétif à l'ordre social en général, et au monde du travail en particulier. Ça cogne et ça raisonne.

L'auteur
Comédien, conteur, colleur, Thierry Moral est également l'auteur de nombreux livres jeunesse. Fred Loram est son deuxième roman adultes.

Extrait de Fred Loram

04/10/08-Matin gris

Le pont de la presqu'île. Le temps d'une cigarette pour bien l'observer. Cela faisait longtemps. Une fois le mégot écrasé sur le bitume humide, je commence l'ascension. Bonnet sur les oreilles, blouson de cuir usé et valise à la main. En descendant de l'autre côté, je passe à proximité de la guérite de l'indéracinable «gardien qui sert à rien». C'est comme ça qu'on l'appelait, étant gamins. Ma dégaine n'a pas l'air de lui inspirer confiance, au vu de sa trogne renfrognée. A moins que son visage soit fait ainsi. Le ciel est chargé de lourds nuages. Promesse de jours gris. Bienvenue en presque Bretagne.

Au moment de dépasser le panneau du village, je ressens quelque chose... comme une émotion. Celle du franchissement d'une frontière. Enfin, pas une artificielle tracée à la règle sur une carte. Une concrète. J'ai ressenti la même chose il y a quelques heures, lorsque la porte du centre pénitencier de Saint-Brieuc s'est refermée derrière moi, dans le sens de la sortie. Bien sûr, cette émotion a été vite recouverte par le sentiment de liberté qui m'animait. Ou du moins l'impression de liberté. Ici et maintenant, c'est à peu près pareil, sauf que l'émotion qui vient juste après avoir franchi la frontière, c'est celle du «retour à la maison». Disons que c'est l'expression consacrée quand on rentre sur le lieu où on a toujours vécu. Je m'y sens pas plus chez moi qu'ailleurs. Juste attaché, lié, enraciné. Cette presqu'île a même des faux airs de cellule, quand on réfléchit bien. Au lieu d'un accès par une porte unique, c'est un pont unique, lui aussi. Un isolement pour un autre. Oui, le sentiment de liberté, autant dire qu'il a déjà un coup dans l'aile.

Rien n'a bougé.
Les mêmes chiens agrippés aux mêmes grillages peints du même vert foncé. Les mêmes yeux cachés derrière les mêmes rideaux. Les mêmes arbres aux mêmes places.
La modernité des travaux publics n'est pas venue gâcher le paysage bucolique. Faute de budget ou d'envie ?
Le goudron des routes a bien vieilli, faut dire que peu de poids lourds circulent par ici.
Les poteaux électriques tiennent bon.
La place du village est toujours aussi insignifiante. Comme tous les chemins y convergent, impossible de l'éviter. À moins de sortir des sentiers battus.
Pour le moment, je suis sagement la route vers l'impasse du devoir.