Du sang sur les bleuets : nouvelles sur la guerre 14-18

Du sang sur les bleuets : nouvelles sur la guerre 14-18

Jean-Marie Borghino, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Lorsqu'il m'arrive de ne plus être en osmose avec le monde qui m'entoure, je trouve refuge dans mes livres d'Histoire, où je puise une quiétude et un certain apaisement. J'essaie alors de comprendre comment ces hommes et ces femmes ont subi et surmonté leur existence propre. Cette plongée dans le passé m'aide à mieux vivre mon époque.

Quatrième de couverture

Un siècle nous sépare de a guerre 14-18 et pourtant l'écho des combats, la souffrance des poilus résonnent encore, comme si le devoir de mémoire avait pris racine dans le sang versé. C'est le sens du livre écrit par Jean Marie Borghino, redonner la parole à ceux qui ne l'ont plus, traiter par la fiction leur vie quotidienne dans les tranchées, leur espoir aussi d'une vie meilleure dans une Europe apaisée....

Jean-Marie BORGHINO, né le 21 août 1952 à Marseille. Une vie d'honnête homme, après une enfance dans un milieu populaire. Une carrière professionnelle de technicien et de modeste salarié. Il prend sa retraite en mai 2013 après avoir été employé municipal chargé de la collecte des ordures ménagères. Mais l'humilité d'une existence n'empêche pas le talent. Jean-Marie BORGHINO est un vrai auteur mais aussi un historien qui a su redonner vie aux poilus de la première guerre mondiale. Une réussite littéraire et historique en cette année du centenaire de l'ouverture de ce conflit.

Extrait de Du sang sur les bleuets : nouvelles sur la guerre 14-18

MOBILISATION

SoldatJules MAZEL IIIe RI
Près de Bonneval au sud de Chartes

30 juillet 1914

Tous ces bruits de guerre qui circulent depuis quelques jours ont perturbé quelque peu notre labeur dans les champs. C'est l'époque des moissons et nous avons besoin de tous les bras valides. Au village, on ne parle plus que de mobilisation générale ; il paraît que la Russie vient de le faire et je pense que ça serait un véritable désastre s'il me fallait abandonner mon exploitation sur l'heure. De plus, je ne me sens pas une âme de combattant et je ne suis pas très enclin à lever une arme contre un autre homme quel qu'il soit.

Mais comment peut-il y avoir une guerre ? Nous sommes une nation civilisée, et c'est le XXème siècle ! L'été est radieux, la campagne magnifique, la récolte cette année s'annonce prometteuse et ma femme vient de mettre au monde une belle petite Louisette à la frimousse potelée.

Pourtant, toute cette agitation en ville n'a rien de rassurant ; on ne parle plus que de reconquête, de revanche, tout le monde veut se battre et en découdre avec l'ennemi, ils sont tous devenus fous.

L'Alsace, la Lorraine ! comme ces contrées me paraissent loin... Je n'étais pas né lorsque ces provinces sont devenues allemandes et je n'ai pas le sentiment qu'il me faille risquer ma peau pour elles.
Je m'appelle Jules Mazel, je suis de la classe 1910 et il n'y a pas très longtemps que j'ai quitté la caserne. Je sais à quel point toutes ces années passées loin de la ferme ont fait cruellement défaut à ma famille et mon absence a été durement ressentie pendant que j'accomplissais mon devoir.
À vingt quatre ans, j'assume avec beaucoup de peine l'héritage de la terre que m'ont transmis mes aïeux, les tâches sont dures, ingrates, les bénéfices sont maigres et les résultats souvent médiocres.

2 août 1914

La matinée était chaude et étouffante, et c'est vers les 11 heures que j'aperçus le long de la barrière de la clôture monsieur Barrère, le maître d'école qui me faisait de grands gestes de la main. Au même moment j'entendis sonner la cloche de l'église ; il n'y avait pas d'erreur, c'était le tocsin.

«C'est l'ordre de mobilisation générale ! me lança monsieur Barrère. Ça devait arriver, cette fois c'est pour de vrai, nous devons tous rejoindre le bureau de recrutement le plus rapidement possible.»
A ces mots, mon sang se glaça. J'eus beaucoup de mal à contenir mon émotion et pendant un court moment tout s'embrouilla dans mon esprit.
Ça y est, c'est la guerre ! Peut-être pas encore ? Elle n'est pas tout à fait déclarée ! Quelle idiotie ! Mais pourquoi ? Je restais là, décontenancé, sans savoir quoi faire, quoi dire. Puis, l'instituteur me tapa amicalement sur l'épaule et dit : «Allez Jules ! ne me dis pas que tu ne t'y attendais pas ? Il y a des semaines que tout le monde en parle, on va leur mettre une bonne raclée à ces allemands !»
Nous arrivâmes au village vers midi, un petit attroupement d'habitants s'était formé autour des deux gendarmes qui venaient de placarder l'ordre du jour. Quelques jeunes enfants en culottes courtes y gravitaient autour, attirés par la curiosité de ce spectacle inhabituel qui venait rompre un peu la monotonie de leurs vacances rurales.

(...)