Plus forte que la mort : l'amitié féminine dans les camps : Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle, Odette Abadi, Simone Veil, Margarete Buber-Neumann, Odette Fabius...

Plus forte que la mort : l'amitié féminine dans les camps : Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle, Odette Abadi, Simone Veil, Margarete Buber-Neumann, Odette Fabius...

Quatrième de couverture

Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle, Odette Abadi, Simone Veil, Margarete Buber-Neumann, Odette Fabius, toutes les déportées témoignent de l'importance de l'amitié comme vecteur de survie, que ce soit à Ravensbrück, Auschwitz-Birkenau ou dans les commandos de travail forcé.
On ne pouvait pas vivre seules», disent-elles et nous découvrons dans ce livre comment elles ont pu s'appuyer sur une amie, une soeur, une mère, une religieuse, un groupe de résistantes patriotes, ou une inconnue dont un geste d'affection a pu les sauver du naufrage.
Acte de résistance à la déshumanisation, l'amitié est aussi l'expression d'une expérience nouvelle de sororité/fraternité, qui tisse un lieu social «plus profond» que celui qu'elles connaissent à travers la solidarité familiale, politique, voire la sexualité. Par-delà les clivages sociaux qui subsistent, de manière parfois choquante, entre les déportées de nationalités différentes ou entre triangles rouges françaises et triangles noirs allemandes, «politiques» et «asociales», par-delà l'extrême misère générée par la violence nazie, l'amitié demeure cette force de vie humaine et sociale qui les sort de leur statut de victime.

Marie-Josèphe Bonnet est docteur en histoire, historienne d'art, écrivaine et conférencière. Elle a soutenu la première thèse d'histoire des femmes sur «Les relations amoureuses entre les femmes du XVIe au XXe siècle» à l'université de Paris VII, plusieurs fois rééditée. Elle est l'auteur d'une quinzaine de livres et de nombreux articles sur l'émancipation des femmes, l'art, la Résistance et l'Occupation. Elle est présidente de la Délégation de Paris des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (AFMD) et commissaire de l'exposition «Lutetia 1945, Le retour des déportés».

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Yannick Ripa - Libération du 28 mai 2015

Extrait de Plus forte que la mort : l'amitié féminine dans les camps : Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle, Odette Abadi, Simone Veil, Margarete Buber-Neumann, Odette Fabius...

«ON NE POUVAIT PAS VIVRE SEULES»

Rappelons d'abord une évidence qu'il ne faut pas perdre de vue : les camps sont très différents selon qu'ils sont des camps d'internement, de concentration ou d'extermination. À l'intérieur d'un même camp, il y a aussi des différences selon que les prisonnières restent dans le camp ou qu'elles sont envoyées dans des commandos pour travailler à l'industrie de guerre allemande. Comme l'explique Germaine Tillion dans son Ravensbrück : «L'espérance de vie pouvait varier du tout au tout selon le block où l'on était parquée», ajoutant presque aussitôt que l'absence de relations humaines était un facteur de mort peut-être encore plus ravageur que la faim et l'usure physique. Les Schmuckstücke, littéralement des débris humains, c'est-à-dire des humains brisés «mouraient de solitude, et c'est pourquoi il y a lieu d'avoir peur lorsqu'on voit partout se disloquer les générations et casser à tort et à travers les sociétés humaines» (p. 194).
Odette Fabius, résistante juive internée à Ravensbrück, raconte comment la mort de son amie Rose-Marie, qui partageait sa couche, et avec qui elle parlait sans fin durant leur inaction forcée, la plongea dans une léthargie totale. «Je ne parlais plus, je ne mangeais plus, je ne dormais plus et je dois à la vérité de reconnaître que la blockowa cherchait à m'apporter un certain réconfort.» C'est l'intervention de Tatiana de Fleurieu qui mit fin à «cette attitude totalement défaitiste et, dirais-je même, en désaccord complet avec mon caractère combatif. [...] Elle s'approcha et me dit : "Odette Fabius, je ne peux admettre qu'une femme de votre trempe ne se reprenne pas, malgré le choc que vous avez subi. Vous avez le devoir vis-à-vis de votre famille, et surtout de votre enfant, de vous ressaisir et de vivre. Du reste, ajouta-t-elle en souriant, je viens de changer de côté de block et je vais pouvoir vous surveiller."» Et elle conclut : «Ce fut comme un rayon d'espérance dans mon désespoir. J'allais avoir, de nouveau, une amie.1»
Dans le film documentaire de Maïa Wechsler Soeurs en résistance (2000), Jacqueline Péry d'Alincourt insiste elle aussi sur l'importance des relations affectives entre les déportées. «On ne pouvait pas vivre seules, c'était la mort. On avait absolument besoin de veiller les unes sur les autres.» Est-ce une caractéristique des femmes d'entretenir avec soin des relations affectives qui permettent de soutenir les plus faibles ? Cela semble effectivement un des grands ressorts de la survie dans les camps de femmes. Pas une qui n'y échappe. Même lorsque l'une d'elles est séparée de ses amies, enfermée au bunker, par exemple, il y en a toujours une qui trouve le moyen de communiquer avec elle et de lui envoyer un petit cadeau, un signe, un message d'amitié. Odette Fabius relate ainsi que, lorsqu'elle fut condamnée au Strafblock (bloc disciplinaire), Tatiana de Fleurieu «trouvait le moyen de me faire parvenir, par une policière ou par une blockowa, tantôt un petit "supplément", tantôt un mot de réconfort dans l'abominable atmosphère du Strafblock auquel j'étais condamnée» (p. 163).