Sexe cité

Sexe cité

Stella Tanagra, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Les livres, je ne m'en sers ni de cale-porte ni de combustible, quand bien même les quantités qui m'entourent pourraient être tentantes ! Les livres sont partout chez eux, chez moi !
Ma pièce principale ? La bibliothèque, qui est aussi le bureau où j'écris jusqu'à perdre pied ou le prendre, l'endroit où je diserte avec mon chien sur l'amour et la haine, et celui où j'invite mes amis à dormir en feuilletant mes BD ! Les trois pans de murs recouverts sont autant de centaines de kilos de phrases qui me parcourent et me constituent.
Il n'y a pas de classes sociales ou raciales dans ma bibliothèque, tous mes livres se côtoient sur les mêmes étagères, du manuel d'équitation à l'apocalypse de Saint-Jean, de la collection des races de lapins géants à la pléiade. L'art de la guerre aime à se reposer sur le Kâma-Sûtra illustré tandis qu'Amélie Nothomb dialogue avec Virginie Despentes pendant des heures. Là où les ouvrages de sociologie débâtent avec ceux de psychologie, quelques douzaines de trilogies de science-fiction font irruption.
C'est à l'image de cette diversité littéraire que, tout en abordant le sujet du désir féminin dans mon premier recueil de dix nouvelles érotiques «Sexe cité», j'y mêle toutes les facettes émotionnelles, intellectuelles et sexuelles qui le met en perspective dans notre société.

Quatrième de couverture

«Sexe cité» est un recueil de dix récits érotiques consacrés à la libido féminine, sujet souvent tabou qui mérite d'être enfin mis à nu par écrit.
Chaque nouvelle présente un regard novateur et sans complexe sur le jardin secret féminin, et se conclut à chaque fois par une fin particulièrement surprenante !
Aphrodisiaque, «Sexe cité» se veut aussi provocant et dérangeant, questionnant chacun sur ses désirs indicibles.
Et vous, quelles sont vos limites... ?

C'est sa différence qui a modelé Stella TANAGRA telle qu'elle est : étrangère à toutes les convenances et conventions ; montrée du doigt comme un monstre excitant l'avidité de chacun.
Dans ce parcours tourmenté, il n'y eut pas de place pour accueillir ce spécimen. Pendant cette dizaine d'années, de ses quinze ans à ce jour, ses seules échappatoires ont été de vivre secrètement ses débordements des normes et de trouver refuge dans l'écriture.
Oser «être» sans «devoir paraître» est une ligne d'écriture profondément ancrée en elle, telle une scarification sur sa peau...
«Sexe cité» est son premier ouvrage, délicieux mélange entre sensualité féminine, bestialité masculine et prose soignée.

Extrait de Sexe cité

Mort sûre

J'y vais avec Sillcy, ma grosse copine. Cet énième échec cuisant à ce foutu permis de conduire me rend dépendante de Sillcy pour me rendre à cette ennuyeuse soirée, qui du moins contribuera à me changer les idées pendant quelques heures. Si seulement cet examinateur s'était laissé tripoter, je n'en serais pas là. En me projetant dans une autre vie comme les ados raffolent de le faire, mon pire cauchemar aurait été de naître dans les années cinquante. Être démunie d'un compte en banque ou autres futilités comme le droit de vote ou la pilule aurait fait de ma vie intellectuelle et sexuelle un véritable désastre. Cependant qu'aurais-je aimé passer mon permis dans les années soixante avec moitié moins de voitures, de lois en la matière, de rigueur sur la route. Anesthésiée par cette défaite, je ne souhaite pas m'avouer que je vais rester coincée chez des inconnus, piétonne que je suis avec mon alcoolo nympho de grosse copine, qui, quoi qu'elle fasse, ne sera pas en état de me raccompagner. Enfin qu'importe, en cette soirée sous le signe de l'oubli, je me laisse le droit de perdre ma conscience et toutes les notions pouvant me ramener à la réalité. Ce qu'il adviendra de moi chez ces étrangers, tant que ça me permet d'omettre cet examinateur que je n'ai pas réussi à corrompre, sera bon à prendre... Bref, congelées dans la vieille R5 de Sillcy, j'ai mis ma robe en coton beige et au col roulé très seventies, cintrée sur les hanches et moulante jusqu'aux genoux. Il me faut au moins ça pour souligner mes fluettes formes mais pourtant existantes. Avec cette robe qui couvre les points stratégiques tout en les laissant deviner, je me sens féminine. Nous voici maintenant à une quinzaine de kilomètres de chez moi, sur une départementale charmante mais à des lieux du reste de la civilisation. En tant que piétonne résignée, je me suis emprisonnée toute seule dans cette situation sans voie de secours.
Dès lors arrivées dans l'allée de cette ancienne maison bourgeoise, digne d'un décor de film d'horreur, je vois déjà se dessiner la suite du scénario : Au revoir Sillcy !, me dirai-je d'ici quelques minutes en la regardant partir draguer avec sa détermination habituelle tandis que je m'apprêterai à passer la soirée dans mon coin. J'ai bien mon idée en tête, trouver la cuisine, à la quête du précieux alcool, confident privilégié du désespoir. De toute façon, je ne connais personne alors qu'importent les conséquences si je suis dans un état second. Il me faut repérer rapidement les pôles géostratégiques : le matelas où je vais dormir, les WC où je vais vomir, les placards où sont les alcools et les personnes qui feront circuler les joins et toutes autres réjouissances. Voilà comment une soirée peut devenir un réel travail d'investigation à la défonce consolatrice. Bon, soyons sociables, je vais quand même faire la bise à ceux dont je vais boire les bouteilles d'alcool. C'est la moindre des politesses paraît-il. «Salut Vodka, tu diras bonjours à Jet, un coucou à Martini» : tous ces types qui ne seront pas des bites ambulantes ce soir pour me satisfaire seront des bouteilles géantes. Dans tous les cas, il n'est pas la peine de me parler de sexe, j'ai les nerfs à vifs et des envies plus potomanes m'animent ! Je me trouve de quoi me désaltérer et je me cale là dans l'angle du mur, observant Sillcy de loin, déjà en train de se pâmer d'un rien, de piaffer d'ignorance devant sa tripotée de mâles. En un clin d'oeil, elle m'offre un cours de séduction me prouvant encore une fois que n'importe quelle mocheté peut se taper un beau mec tant ils sont tous en chien, ces animaux... Captivée, je me refais le monde, je marmonne des insultes et rumine mon énervement contre cet examinateur psychorigide et insensible à ma morphologie. Quelle idée de passer le permis en plein mois de décembre, sous la neige ! Le cerveau transi par le froid, chaque seconde s'écoule sans que je ne sache ce que je ferai à la suivante. Figée sur cet instant fatal où il a mis le pied sur le frein m'arrachant tout espoir de décrocher mon permis, je me contiens d'imploser et comme toute fille qui se respecte, reste consciente de ma posture, mon image. Ô grand diable, une fille se doit toujours d'être présentable, ainsi soit-il, alors je me connecte au mode automatique «tiens-toi bien» et décide de m'abstenir d'épiloguer sur le triste sujet de la condition féminine ce soir.