Les extraits de livres

Enquêtomania : 16 énigmes à résoudre
de Valérie Sansonnet

Le dictionnaire Larousse junior, 7-11 ans, CE-CM
de Collectif

Guerilla social club
de Marc Fernandez

Extrait du prologue Près de Santiago du Chili, 7 septembre 1986. Il doit mourir. C'est la seule solution. La peine capitale pour tout le mal qu'il a fait, qu'il continue de perpétrer. Sa voiture blindée ne le sauvera pas. Boum. La mort après un dernier virage. Un salaud de moins sur cette terre. Et une lueur d'espoir pour les autres. Le jeune homme est assis au pied d'un arbre. Il mâchonne un bâton de réglisse pour oublier qu'il a envie de fumer. Deux heures qu'il attend là. Les cheveux noirs coupés court, des yeux noisette qui virent au vert selon la lumière. On devine une allure athlétique et des bras musclés sous un simple tee-shirt noir. De taille moyenne, il porte un treillis, noir aussi, et des Rangers. Un foulard rouge couvre en partie un visage bronzé et juvénile. Il n'a pas encore vingt ans. Près de lui, appuyé contre le tronc, un lance-roquettes. Un fusil d'assaut M16 en bandoulière, une arme de poing à la ceinture et deux grenades complètent son équipement. Treize ans que Pinochet est au pouvoir. Combien de disparus ? Combien de torturés ? Combien de tués ? Des centaines, des milliers même. Des hommes, des femmes, parfois des enfants. Depuis ce 11 septembre 1973, en ce jour où l'aviation avait lâché ses bombes meurtrières sur le palais présidentiel, et où le président, élu par le peuple, après des heures de résistance armée, entouré d'un petit groupe de fidèles, avait choisi de se coller une balle dans la tête plutôt que de se rendre. Celle-là, ils ne l'avaient pas vu venir, les putschistes. On appelle ça un héros. Un homme, un vrai. Hasta siempre, Salvador Aliénée. Seule une légère brise fait bruisser les feuilles et quelques oiseaux se font entendre à intervalles réguliers. Comme si la nature avait compris qu'il allait se passer quelque chose d'important. Comme si elle retenait son souffle. Comme si elle préférait rester silencieuse avant le grand vacarme annoncé. Le calme avant la tempête. L'attaque est imminente. Un an que lui et ses compagnons d'armes s'entraînent pour ce moment. Des mois à mettre au point leur stratégie. Il a été question un temps de copier le mode opératoire des terroristes basques d'ETA, qui avaient pris pour cible la voiture du chef du gouvernement de Franco treize ans plus tôt, en faisant exploser une bombe sur son passage. Grâce à un engin explosif composé de plus de quarante-cinq kilos de TNT placé dans un tunnel creusé sous la route, le véhicule s'éleva à plus de trente mètres du sol. Un fait d'armes qui coûta la vie à l'amiral Carrero Blanco, à son chauffeur et à un autre militaire. Trop risqué ici, le terrain est escarpé, difficile d'accès, et la route, en mauvais état. Une telle opération serait vouée à l'échec. C'est l'embuscade à l'arme lourde qui a été choisie. Au moins aussi dangereuse, mais plus efficace vu la configuration du lieu.

La truite rompt la glace : premier cycle (1927)
de Mikhaïl Kouzmine

NOTE DE L'ÉDITEUR Que le lecteur ne s'étonne pas de ne trouver ici que le premier cycle du recueil intitulé La Truite rompt la glace. En fait, c'est ce premier cycle qui a donné son titre au recueil publié par Kouzmine en 1929 et composé de cinq autres cycles, dont un fut écrit en 1926 avant celui de La Truite. Nous avons pensé, à l'exemple de l'Américain Michael Green ou de Pia Pera, traductrice italienne, que le seul premier cycle suffirait à non seulement faire découvrir, mais aussi faire aimer un grand poète russe de l'Âge d'argent trop méconnu en France. Mais surtout on peut aussi, et à juste titre, s'étonner et déplorer qu'en traduction française, jusqu'à aujourd'hui, l'oeuvre poétique de Mikhaïl Kouzmine ne soit pas disponible, ne serait-ce qu'un seul recueil. Ne sont offerts au lecteur français que quelques-uns de ses titres de prose, tels que les romans Les Ailes ou La Vie merveilleuse de Cagliostro, comte Balsamo, et deux ou trois recueils de nouvelles. Pourquoi cet oubli ou faudrait-il dire pourquoi cet ostracisme quand on sait que d'autres poètes russes d'avant et d'après la révolution de 1917 sont accessibles au public français ? Il suffit pour s'en convaincre de se reporter à la page «Le domaine russe», page 383 du recueil d'Anna Akhmatova Requiem, Poème sans héros et autres poèmes, Poésie/Gallimard, 2007... Dans la même collection on trouve aussi Anthologie de la poésie russe, préface de Brice Parain, édition et traduction de Katia Granoff (1993) : Kouzmine y a droit à deux pages recto verso, avec une présentation de cinq lignes close par la mention suivante «Il resta en Russie après la révolution d'Octobre, mais ne tarda pas à tomber dans l'oubli» (sic) ! On ne peut incriminer la position si peu politique de Kouzmine envers le bolchevisme, bien qu'il ait d'abord favorablement accueilli la révolution. Pour Trotski, dans Littérature et Révolution, Kouzmine n'est d'ailleurs pas le seul écrivain à être regardé comme aussi superflu «pour l'homme moderne d'après Octobre qu'un chapelet de soldat sur le champ de bataille». Quant aux poétesses telles que Akhmatova, Tsvetaïeva, Radlova, le même Trotski, en 1923, va jusqu'à être «atterré par la plupart de [leurs] recueils poétiques.» Ceux-ci ne sont certes pas tous intégralement accessibles au lecteur français sans doute, mais ils ne sont pas introuvables. Et si Kouzmine, au lieu de compter les douze coups de la queue d'une truite pour rythmer le premier cycle de son recueil, avait, comme Alexandre Blok, chanté le monde nouveau et ses héros, en célébrant douze soldats dans Douze (1918) dont les Bolcheviques feront leur étendard ? La raison qui a tenu Kouzmine à l'écart, en France du moins, ne serait-elle pas plutôt à chercher du côté de sa vie d'artiste, vie qu'on a même pu qualifier de dissolue ? L'Oscar Wilde de Saint-Pétersbourg, le dandy aux 365 gilets que fut un temps Kouzmine, le grand poète reconnu par l'élite intellectuelle et artistique de l'ancienne capitale de toutes les Russies, auquel on a jusqu'ici préféré le romancier et qu'on a même caché derrière le seul traducteur qu'il fut aussi, serait-il délibérément ignoré parce qu'il était ostensiblement et notoirement gay, comme on dit aujourd'hui ? Séducteur, facilement séduit par la beauté des jeunes gens, il forma pendant vingt-trois ans un couple regardé comme celui de Verlaine et de Rimbaud, avec son amant Iouri Iourkoun. Dominique Fernandez écrivait, dans un numéro du Nouvel Observateur de l'automne 2000, lors de la parution en traduction française de Les Ailes (1906) : «Ce bref roman [...] possède le mérite [...] de présenter l'homosexualité comme une épanouissement de la personne humaine, sans aucun sentiment de culpabilité. Rien d'étonnant [...] que le livre ait vite disparu des librairies de l'URSS et que l'auteur, peu à peu écarté de la vie littéraire, ait sombré dans l'oubli.» (...)

Dino Buzzati, sur le Giro 1949
de Dino Buzzati

Extrait de la préface de Éric Fottorino J'avais à peine 24 ans lorsque ce livre, pareil à aucun autre, atterrit un matin sur mon bureau. Jeune journaliste au Monde, je faisais douloureusement le deuil de mes rêves de champion cycliste. C'était le printemps 1984. J'avais ravalé mes ambitions de maillot jaune. Une petite mort. Et j'avais troqué mon énergie de coureur amateur contre une foi sans limite dans mon métier de Rouletabille. L'enjeu était toujours le même : s'échapper pour aller plus loin, et voir du pays. La couverture de l'ouvrage, que je regarde à présent, est fascinante. En has, une photo en noir et blanc dépouillée, spectrale. Deux fantômes roue dans roue, deux silhouettes éternelles de l'Olympe du vélo. Bartali, dit II Vecchio ou Gino le Pieux, idole d'avant-guerre pour qui bat le coeur de l'Italie. Et dans son sillage, allure d'échassier, jambes interminables, le grand Fausto, le dauphin qui en veut, celui que la gloire inondera : Giro, Tour de France, championnat du monde, un palmarès de campionissimo. L'un et l'autre gravissent une pente irréelle, presque lunaire, un boyau ceignant leur poitrine. C'est tout juste si on n'entend pas leur souffle. Le haut de la couverture est dominé par le titre et le sous-titre en lettres noires : «Sur le Giro 1949, le duel Coppi-Bartali.» Au sommet, en lettres rouges comme un rideau de théâtre, voici le nom de l'auteur et une incroyable surprise. On se frotte les yeux. Les pages que l'on va lire ont été rédigées jour après jour, étape après étape, dans l'urgence du journalisme - la presse est toujours pressée - par Dino Buzzati. Buzzati, vraiment ? Comment l'auteur du Désert des Tartares, du K ou de Barnabo des montagnes s'est-il retrouvé à raconter les faits d'armes des coureurs du Giro ? Quelle mouche l'a donc piqué pour que, trois semaines durant, il suive des jeunes gens en cuissard court assoiffés de succès, ou simplement décidés à vérifier qu'ils sont encore vivants après les années de privation du second conflit mondial. Je ne manquais pas d'être intrigué. Ce n'était pas la première fois que Buzzati écrivait pour le Carrière délia Sera. Les habitués connaissaient déjà ses textes inspirés de correspondant de guerre ou ses fameuses chroniques littéraires. Mais une course de vélo ! Jamais Buzzati n'en avait vu de sa vie... Plus de 35 ans après cette unique incursion dans le peloton, les éditions Robert Laffont avaient eu l'idée de faire revivre cette épopée trépidante sous la plume du géant des lettres. Mais j'oublie presque l'essentiel. Entre le titre du livre et la photo, on pouvait lire quelques lignes en fac-similé du reportage de Buzzati, avec ces mentions qui font s'accélérer le coeur : «De notre envoyé spécial. Pinerelo, le 10 juin. Dans la nuit.» Le cyclisme, le journalisme pratiqué par un écrivain, et quel écrivain ! La machine à rêve pouvait tourner à plein régime... Rongé par la curiosité, je n'avais pas tardé à me lancer dans la lecture de l'ouvrage comme on se lance dans la descente d'un col, à tombeau ouvert, en appuyant le moins possible sur les freins pour se laisser griser par la vitesse. En relisant ces pages, je retrouve intactes les sensations de gratitude qui m'avaient gagné en découvrant la prose souple et profonde du père du lieutenant Drogo. Il fallait un sens aigu du récit, une vélocité certaine de l'imagination pour voir en Bartali et Coppi des personnages de tragédie, des héros d'Homère. Pour Buzzati, cela ne faisait aucun doute. Gino le Pieux, fervent chevalier sans peur et sans reproche, était Hector. Celui qu'un jour - mais quel jour ? - Achille, alias Coppi, allait terrasser. C'est ainsi qu'en remontant le mécanisme de la légende, l'auteur (ré)inventa pour son lecteur tenu en haleine une fable moderne, le combat de l'ancien et du moderne. Ces phrases ont frappé mon imagination comme un coup de gong qui n'en finit pas de vibrer : «Lorsque aujourd'hui, dans l'ascension des terribles pentes du col de l'Izoard, nous avons vu Bartali se lancer seul à la poursuite, à grands coups de pédale, souillé par la boue, les commissures des lèvres abaissées en un rictus exprimant toute la souffrance de son corps et de son âme - Coppi était déjà passé depuis un bon moment - (...) a resurgi en nous, trente ans après, un sentiment que nous n'avons jamais oublié. Il y a trente ans, veux-je dire, nous avons appris qu'Hector avait été tué par Achille. Une telle comparaison est-elle trop solennelle, trop glorieuse ?